"La Chasse au trésor" est née en 1980 sur une idée de Jacques Antoine, concepteur de nombreux jeux radiophoniques et télévisés, et patron de "Télé Union Productions", société de production installée dans les années 80 sur les Champs Elysées à Paris.

Jacques Antoine a commencé sa carrière à la radio, à 24 ans, dans l'équipe de Pierre Bellemare et Jean-Paul Rouland sur Europe 1. Leur spécialité : les jeux, radiophoniques bien sûr. Mais quand la télévision commence à se déployer dans les foyers français, l'unique chaîne cherche des jeux pour distraire les téléspectateurs, et elle se tourne vers ces spécialistes du jeu, qui vont donc chercher essentiellement à transposer leurs jeux radiophoniques à succès, en jeux télévisés. Jacques Antoine se disait tout simplement que ce qui avait "marché" à la radio, devait également "marcher" à la télévision. Tout son art consistait à identifier les concepts adaptés et à trouver la manière de les transposer pour la télévision.

   

Jacques Antoine va ainsi adapter "Le Tour du monde", devenu ensuite "Le Tour du monde en 98 jours" (concours de journalistes amateurs dans la fin des années 50, qui devaient faire le tour du monde en rapportant des reportages radiophoniques hebdomadaires pour Europe 1), pour en faire "La Course autour du monde", où d'apprentis journalistes reporters d'images emportaient cette fois des caméras super 8, pour réaliser des petits films qui étaient évalués hebdomadairement par un jury, tout d'abord sur Antenne 2 en 1976, puis pour la communauté des télévisions francophones à partir de 1977 (saison à laquelle participera Philippe de Dieuleveult).

       

Pour la transposition des "Chasseurs de trésors", ce n'était pas gagné...

A la fin des années 1970 , Jacques Antoine avait mis à l'antenne d'Europe 1 un jeu, "Les Chasseurs de trésors", qui consistait pour un candidat en studio à résoudre une énigme, afin de trouver un trésor caché dans un coin de France. Si le trésor était trouvé dans le temps imparti de l'émission, le candidat remportait son gain. La participation des auditeurs consistait à monnayer leur aide, en sollicitant une contrepartie financière sur le gain à venir. C'est à dire que si l'énigme comportait des subtilités que le candidat n'arrivait pas à résoudre lui-même (par exemple un mot dans un dialecte local, ou un nom propre qui n'était pas mentionné dans la documentation dont il disposait), les auditeurs qui en connaissent la signification pouvaient lui proposer le renseignement, en échange d'une somme d'argent à prélever sur le gain prévu - si le trésor était trouvé ! C'était au candidat d'apprécier le sérieux des offres qui lui étaient faites, et d'accepter ou non de dépenser une partie de son gain en échange des informations utiles. De la même manière, une fois qu'il pensait avoir identifié l'endroit où se trouvait le trésor, les auditeurs pouvaient lui monnayer leurs services pour aller le récupérer.

Ce jeu interactif rencontrait un succès certain, mais il ne semblait pas transposable à la télévision, car il nécessitait de se dérouler en direct : un membre de la production à portée d'un téléphone surveillait discrètement l'emplacement du trésor, pour pouvoir attester qu'il avait bien été trouvé dans le temps imparti. La découverte du trésor étant un moment "fort", en transposant ce principe à la télévision, il n'était pas concevable d'envisager qu'une caméra surveille l'emplacement du trésor en direct, ce qui, avec les moyens de l'époque, aurait nécessité une intendance technique très lourde et aurait empêché toute discrétion sur son emplacement, qui devait pourtant rester secret. Mais Jacques Antoine n'a jamais dit son dernier mot, et l'idée générale du jeu reste inscrite dans sa mémoire pour pouvoir ressortir à la première occasion...

L'occasion viendra en 1980 lors d'un séjour au Sri Lanka. Au cours d'une d'excursion, Jacques Antoine et son épouse se retrouvent au sommet du Rocher du Lion à Sigiriya. Du haut de ce rocher, il se fait cette réflexion : "Ce lieu n'est pas une ruine, c'est une énigme"... Et là, le mot "énigme" fait tilt dans sa tête, ravivant le souvenir d'un jeu consistant à résoudre une énigme pour trouver un trésor... Sur place, le guide lui donne des détails qui ne sont pas mentionnés dans la documentation qu'il a consultée avant l'excursion. Et là, 2ème flash, il se dit que, plutôt que de faire appel à des auditeurs ou téléspectateurs, il y a le moyen de retrouver l'interaction qui avait fait le succès du jeu radiophonique, en faisant appel à un reporter qui glanerait sur place les informations que le candidat ne trouve pas dans les livres, et qui chercherait le trésor pour lui. Quant à l'idée de l'hélicoptère, elle lui vient du haut de ce rocher, depuis lequel on ne voit rien de ce qu'il y a en bas, et l'hélicoptère apparaît comme une évidence pour pouvoir visualiser ce site dans son ensemble, tout en permettant au reporter de se déplacer pour la recherche de ses renseignements. Il restait juste à régler la question d'un dialogue en direct entre le candidat et le reporter, car l'assemblage d'images tournées simultanément en studio et sur le terrain ne devait pas poser de problème particulier.

De retour à Paris, Jacques Antoine transcrit tous ces principes dans un document de présentation de ce qui doit être "La Chasse au trésor", afin de proposer le concept aux chaînes françaises. Le directeur des programmes de TF1 ne croit pas un instant au succès potentiel de ce jeu... quant à celui d'Antenne 2, il ne comprend rien au projet exposé par Jacques Antoine, qui n'est bien sûr que consigné sur papier, donc très théorique. Jacques Antoine décide alors de proposer son idée à la Communauté des Télévisions Francophones. Sachant qu'il part avec un handicap car il va de nouveau y retrouver les représentants de TF1 et d'Antenne 2 qui l'ont éconduit quelques temps auparavant, il souhaite réaliser une émission "pilote" pour montrer les principes de ce programme et tenter de convaincre les représentants de la CTF autrement qu'avec des documents théoriques. Évidemment, sans savoir d'avance l'accueil qui sera fait à cette émission, il n'est pas question de tourner un "pilote" au Sri Lanka. Mais Jacques Antoine se souvient avoir remarqué dans un film un bâtiment en hauteur, une sorte de fort sur un rocher, lui rappelant, toutes proportions gardées, le Rocher du Lion. Il demande à ses collaborateurs de retrouver ce fort, qu'il situe en France sur la côte Atlantique. Très rapidement, ils présentent les photos de sites qui semblent correspondre aux souvenirs de Jacques Antoine, qui reconnaît immédiatement sur l'une d'entre elles le "Fort Boyard" du film "Les aventuriers" de Robert Enrico.

 

Et c'est ainsi qu'une énigme est imaginée autour du Fort Boyard pour tourner le pilote de "La Chasse au trésor". Ce pilote sera tourné avec une seule candidate en studio avec Philippe Gildas, et le reporter Marc Menant suivi par le caméraman Patrick Fabry. Cette émission va convaincre la Communauté des Télévisions Francophones qui commandera une première série de 26 "épisodes". C'est à ce moment-là qu'il est décidé qu'il y aura des tournages dans chaque pays membre de la CTF au prorata de sa participation financière, et qu'il est donc convenu 6 tournages en France, 3 tournages au Canada, 2 en Belgique, 2 en Suisse, 1 au Luxembourg et 1 à Monaco. Le tournage à Monaco, bien que préparé et planifié, ne se concrétisera finalement jamais, faute d'autorisation de survol par hélicoptère de la Principauté pour les besoins du jeu.

Bien qu'ayant obtenu le financement pour une première saison, Jacques Antoine n'est toutefois pas entièrement satisfait de son "pilote", notamment en ce qui concerne le choix du reporter. Il avait choisi Marc Menant, déjà connu comme reporter sportif pour Antenne 2, et reporter aventurier pour "Les visiteurs du mercredi" de TF1. Apparemment Jacques Antoine n'est pas convaincu par sa prestation dans le pilote, et il lance donc un casting pour le remplacer. D'autres "célébrités" ont manifestement été approchées, mais elles présentaient toutes un même problème : difficile pour une célébrité d'obéir aux ordres de candidats anonymes... Et Jacques Antoine finit par se raviser... En considérant que le reporter aura de toute évidence "un rôle en or", il se dit qu'il n'est finalement pas nécessaire que ce soit quelqu'un de connu, car il le deviendra très vite. Et c'est ainsi qu'il demande à ce que l'on cherche d'autres profils, et Roger Bourgeon se souvient de Philippe de Dieuleveult, déjà surnommé "L'aventurier" dans "La Course autour du monde" 1977-1978. Philippe est convié à des tests sur les Champs Elysées, dont il se sort brillamment, puisqu'il exécute sans sourciller tout ce qu'on lui demande. Sa spontanéité, sa débrouillardise et sa réactivité font qu'il sera quelques jours plus tard au Groenland pour le 1er tournage de "La Chasse au trésor", et qu'il deviendra très rapidement, comme l'avait pressenti Jacques Antoine, la célébrité incontournable de ce programme.

      

La télévision suisse se distinguera en diffusant les émissions dès le 9 janvier 1981, alors que les autres chaînes francophones attendent le mois de mars 1981, après la fin de la saison de "La Course autour du Monde".

Le principe du jeu est en fin de compte très simple : une énigme à résoudre en 45 minutes, à l'aide de documentations mises à disposition, et des renseignements trouvés sur place par le reporter, afin de retrouver un objet caché. Le reporter est installé dans un hélicoptère sur le terrain de jeu, dans n'importe quelle région du globe (50 pays ont été ainsi visités), et il est suivi d'un caméraman et d'un ingénieur vidéo. Une liaison radio le relie en direct "son" avec le studio parisien dans lequel sont installés les candidats et l'animateur. Sauf aléa de tournage "gommé" au montage, l'émission est enregistrée en 1 heure dans les conditions du direct. Jacques Antoine assurera lui-même la présentation du principe du jeu, juste avant la première émission, dans une courte séquence avec Philippe Gildas.

Dans la première saison, l'animateur en studio est le déjà célèbre Philippe Gildas. Les énigmes à résoudre sont souvent issues d'événements historiques avérés, dénichés par Jean Dova, autrefois chargé de la rédaction des questions du "Francophonissime" (à partir de la saison 1975). Il n'y a qu'une énigme par émission, avec 45 minutes pour la résoudre. Le gain en cas de victoire est de 30 000 francs français, et une prime de consolation de 5 000 francs français est prévue pour les candidats qui ont perdu mais se trouvaient à moins de 5 minutes de la solution. Les explications de l'énigme se trouvent dans un petit coffret, qui est ouvert une fois que le temps limite est atteint.

       

Symboliquement, une émission est de nouveau tournée à Fort Boyard, reprenant l'énigme de l'épisode pilote.

Le succès de l'émission est au rendez-vous : aventure, dépaysement, suspense, intérêt historique et géographique, prises de vue aériennes, et un reporter particulièrement dévoué et dégourdi. Toutefois, à la fin de cette 1ère saison à 1 trésor, les chaînes font savoir que le principe de l'émission est bon, mais que, finalement, c'est le dernier quart d'heure qui est le plus intéressant. Alors Jacques Antoine décide, tout simplement, d'offrir 3 fois "le dernier quart d'heure" dans la même durée d'émission, en passant à 3 le nombre de trésors. Il va présenter lui-même le nouveau concept aux téléspectateurs avant la première émission de la nouvelle saison, dans une petite vidéo d'une minute enregistrée sur fond de décor d'une émission qui se prépare à être tournée... à Sigiriya !

   

Les gains sont désormais redistribués différemment : 2 500 francs français si le premier trésor est trouvé, 5 000 francs français si le 2ème trésor est trouvé (soit 7 500 francs français pour les 2 trésors), et 20 000 francs français si le 3ème trésor est trouvé (soit 27 500 francs français pour les 3 trésors trouvés). La multiplicité des énigmes oblige les producteurs à étendre les épreuves au delà de thèmes historiques précis, ajoutant régulièrement de la fantaisie, ou de la mise à l'épreuve sportive de l'animateur vedette Philippe de Dieuleveult.

       

En 1982, Philippe Gildas doit, à grands regrets, céder sa place d'animateur en studio. Il est en effet promu Directeur de l'Information sur Europe 1 ce qui ne lui laisse plus de temps pour "La Chasse aux trésors". C'est Jean Lanzi qui le remplace pour les 6 premières émissions de la seconde saison. Certes, Jean Lanzi ne semble pas très à l'aise, mais nous ne saurons jamais pourquoi il quittera l'émission aussi vite. C'est donc Didier Lecat qui le remplace définitivement, et animera 76 émissions durant les 3 dernières saisons.

  

Pour expliquer les énigmes, la solution du coffret est également adaptée : c'est une animatrice qui se chargera de cette mission. Jacques Antoine pense au départ à la femme de son complice Jacques Solness, une habituée de ses "Histoires vraies" et autres "Dossiers extraordinaires" : Marie-Thérèse Cuny. Mais cette exposition médiatique lui est difficilement supportable, et elle souhaite rapidement se faire remplacer. Elle suggère le nom d'Elsa Manet, qui joue le même rôle qu'elle dans la version allemande de "La Chasse aux trésors" ("Rätselflug"), qui commence déjà effectivement à se décliner dans différentes variantes étrangères. Et c'est ainsi qu'Elsa Manet, française germanophone, la remplacera définitivement après 15 émissions.

  

La formule à 3 trésors est effectivement plus dynamique, et elle fait de ce jeu télévisé un jeu vraiment pas comme les autres, qui n'hésitera pas en France sur Antenne 2, pour la 3ème saison en 1983, à défier le film du dimanche soir de TF1. Philippe de Dieuleveult devient une vedette qui fait la une des hebdomadaires de télévision, qui le surnomment le "Tintin de la télé". Avec sa tenue rouge de "chasseur de trésor" et son casque radio sur les oreilles, toujours souriant et attentionné, il donne l'impression aux téléspectateurs de les associer à ses aventures et ses voyages.

        

        

En 1984, Philippe de Dieuleveult publie chez Grasset "J'ai du ciel bleu dans mon passeport", livre dans lequel il raconte ses "mémoires", seulement âgé de 33 ans, et qui deviendra rapidement un "best-seller" avec plus de 300 000 exemplaires vendus, et des séances de dédicaces qui attirent les foules en France, en Suisse et en Belgique.

           

Alors que les tournages des dernières émissions de la 4ème saison se terminent, Philippe de Dieuleveult conditionne sa participation à une 5ème saison à la présence d'un 2ème hélicoptère et d'un 2ème cadreur, soucieux de montrer le travail harassant du caméraman et de l'ingénieur vidéo chargés de le suivre. Télé Union lui accorde cette faveur par anticipation pour 3 tournages, mais quand Jacques Antoine demande à la communauté des télévisions francophones de supporter les frais supplémentaires que cela entraîne, Antenne 2 s'y refuse catégoriquement, venant d'accepter le financement du "Grand Raid" (version modernisée de "La Course autour du monde").

       

Informé de cette décision, Philippe de Dieuleveult renonce alors à poursuivre sa participation à l'émission, qui s'arrête brutalement après 109 tournages. Les équipes de repérages (l'une aux USA, l'autre au Sahara), sont rapatriées aussitôt à Paris. Jacques Antoine tentera vainement de proposer à TF1 de reprendre l'émission, mais la chaîne privée, consciente que le créneau "aventure" va être vacant début 1985, lui commande un programme orienté "jeunesse et aventure", et c'est ainsi que Télé Union va mettre sur pied en un temps record "Les énigmes du bout du monde", qui seront diffusées sur TF1 dès le 8 janvier 1985. Toutes les équipes techniques ayant contribué au succès de "La Chasse aux trésors" (réalisateurs, régisseurs, cadreurs, ...) sont mobilisées pour suivre 5 candidats accomplissant des épreuves en temps réel dans 5 endroits différents de la planète.

     

Philippe de Dieuleveult se consacre désormais à la société de production audiovisuelle qu'il vient de créer : "Passeport bleu". Au cours de l'été 1985, il accepte de participer, en tant qu'aventurier et caméraman pour sa société de production, à une expédition en rafts qui souhaite remonter l'ensemble du fleuve Zaïre depuis sa source jusqu'à l'embouchure. L'expédition s'appelle "Africa Raft", et elle s'arrête tragiquement aux abords du barrage d'Inga, au Zaïre, les 2 rafts étant retrouvés début août 1985 sur le rivage, vides de tout occupant, l'un fortement endommagé. Accident ou bavure, la polémique s'installe, mais il n'est pas utile d'en rajouter.

     

A l'époque, en août 1985, le journal dans lequel je découvre cette nouvelle indique : "Philippe de Dieuleveult a disparu". Ce gros titre me fait un électrochoc, j'ai 19 ans et l'émission vient de marquer 4 années de mon adolescence, 4 années de fidélité, et je me dis que "jamais Philippe de Dieuleveult ne disparaîtra". C'est de cette fidélité que me vient aujourd'hui ma motivation à retrouver ceux qui peuvent le mieux parler de l'émission : ceux qui l'ont faite ! Car, sans enlever un seul des mérites de Philippe, le succès de l'émission était garanti grâce à la recette magique trouvée par Jacques Antoine, et tous ceux qui ont participé à cette émission : animateurs, préparateurs, techniciens, candidats, pilotes d'hélicoptères, ils ont tous contribué à cette réussite qui a fait le tour du monde.

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